[France Diplomatie] Bernard Kouchner, naufrage au Quai d’Orsay – un article de MEDIAPART par Thomas Cantaloube

Il a donc fallu attendre la rentrée des classes – pour les ministres comme pour les enfants – pour apprendre que Bernard Kouchner avait songé «profondément» à la démission au cœur de l’été, afin de manifester sa désapprobation sur la stigmatisation des Roms orchestrée par ses collègues de gouvernement. Le ministre des affaires étrangères essayait sans doute ainsi de sauver le peu de dignité que certains de ses amis, tel Daniel Cohn-Bendit, lui accordent encore.

Ce faisant, il rappelait surtout l’abîme dans lequel a chuté celui qui fut autrefois un french doctor, le co-fondateur de Médecins sans frontières puis de Médecins du monde, un défenseur du droit d’ingérence, et l’un des aiguillons du parti socialiste sur les grandes causes internationales dans les années 1980 et 1990. Comme l’a (aimablement) rappelé Cohn-Bendit: «Imaginez Bernard Kouchner, il y a 15 ans! Il monterait dans son premier avion. (…) Il irait voir quelle est la réalité de la vie des Roms en Roumanie et en Bulgarie et il dirait: “Halte là, Monsieur le président ! Vous ne pouvez pas faire cela!”»

Malheureusement, la tragédie de Kouchner au Quai d’Orsay dépasse le fait d’avoir transformé ses principes en paillasson. Il y a de la fainéantise, de la légèreté, de l’arrogance, du mépris, de l’impuissance, et, au final, l’affaiblissement de l’institution qu’il dirige et, par conséquent, une politique étrangère française en berne et illisible. De nombreux articles, et quelques livres, ont déjà été écrits sur les conflits d’intérêts du docteur Kouchner (à propos de ses affaires ou de sa femme, Christine Ockrent), sur ses échecs variés en politique étrangère (Union pour la Méditerranée, discussions avec Kadhafi ou El-Assad, incapacité de faire entendre sa voix sur le conflit israélo-palestinien…), sur les coupes budgétaires du ministère qu’il dirige, etc.

Mais derrière ces dysfonctionnements et ces erreurs, il y a un homme qui ne fait pas son travail (ou ne sait pas le faire), et qui s’accroche comme un forcené à son siège, obéissant au doigt et à l’œil à son maître élyséen, allant jusqu’à devancer l’appel de ce dernier.

Nous sommes le 27 juillet 2010, quelques jours après l’annonce de l’assassinat de l’otage français Michel Germaneau au Sahel, revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique. À quelques encablures du Quai d’Orsay, un haut diplomate, un de ceux qui parlent avec le ministre plusieurs fois par jour, se lâche: «Vous avez entendu Kouchner ce matin sur RTL? C’était lamentable, une vraie catastrophe! Qu’il ne connaisse pas ses dossiers, on le savait, mais il pourrait au moins communiquer correctement. C’est cela son fonds de commerce normalement, la communication. Là, il est complètement à la dérive.» À l’écoute de ladite intervention radiophonique (à la fin de ce paragraphe), difficile de donner tort au diplomate, qui accepte de parler à Mediapart sous la condition du plus strict anonymat. Le ministre accumule les généralités, les «je-ne-sais-pas», et apparaît dépassé par l’actualité brûlante du sujet.

«Kouchner a toujours marché à l’instinct, c’est ce qui a longtemps fait sa force et son charme. Nous manquons de gens comme cela au Quai», regrette un ambassadeur français en poste au Proche-Orient, qui avoue éprouver de la sympathie pour son patron. «Mais quand cela s’accompagne d’un dédain pour les diplomates et leur travail, cela finit par s’avérer contre-productif. Je ne compte plus le nombre de réunions au cours desquelles le ministre se vante de ne pas avoir lu les briefings qui lui ont été préparés, ou se moque de ses conseillers qui lui ont rédigé des notes de synthèse. Inévitablement, il finit par proférer des âneries, ce qu’il aurait évité s’il avait bûché au préalable.»

La politique étrangère française se décide et s’exécute depuis l’Élysée

  • La légende de Bernard Kouchner s’est construite dans les années 1970 et 1980, autour de son refus de couper les cheveux en quatre et de ses harangues d’éternel insatisfait. En bref, un personnage d’anti-diplomate. Comme Nicolas Sarkozy qui l’a placé à ce poste, il n’aime pas les fonctionnaires, encore moins ceux du Quai d’Orsay, et, dans de nombreux cas, il les méprise carrément. Là encore, comme l’occupant de l’Élysée, il n’hésite pas à les rudoyer, jusque dans l’usage de la violence verbale, confient plusieurs d’entre eux. «Le résultat, c’est que beaucoup de gens au Quai d’Orsay se taisent désormais en sa présence», raconte le haut diplomate qui participe à de fréquentes réunions avec le ministre. «Ils n’ont pas envie de se faire insulter et, du coup, il n’y a plus grand-monde qui ose lui dire qu’il se plante.»

    Cette situation de rupture entre le ministre et son administration s’est encore envenimée depuis quelques mois, en particulier depuis qu’un certain nombre de fuites dans divers ministères ont alimenté la presse. «Il y a une paranoïa générale à l’égard des fonctionnaires. Nous sommes accusés de ne pas “faire partie de l’équipe”, de ne pas faire bloc autour du gouvernement», affirme un haut fonctionnaire du Quai, en poste depuis une trentaine d’années. «Kouchner, dont on aurait pu penser que son statut d’électron libre lui aurait évité ce genre d’accusations, est au contraire l’un de pires. Il a sans cesse peur des fuites et des trahisons qui, dans son esprit, ne peuvent venir que de ces fonctionnaires honnis.»

    Le péché originel, en quelque sorte, de l’accession de Bernard Kouchner au Quai d’Orsay, tient dans sa nomination par un Nicolas Sarkozy désireux de jouer l’ouverture pour des raisons politiciennes. Après avoir hésité entre l’ex-french doctor et l’ancien ministre socialiste Hubert Védrine, soit dit en passant deux hommes aux conceptions de politiques étrangères radicalement différentes, le nouveau président de la République a offert à Kouchner le poste dont il rêvait pour terminer sa carrière. Ce qui, en retour, fait de lui l’obligé de celui qui l’a hissé sur ce piédestal et qui, de surcroît, lui coupe l’herbe sous le pied.

    Cela a en effet été raconté un peu partout (notamment sur Mediapart): la politique étrangère française se décide et s’exécute depuis l’Élysée. Sarkozy s’est attaché les services d’un remarquable diplomate, à l’échine souple et aux dents longues, autrefois concurrent de Dominique de Villepin, Jean-David Levitte, et il a laissé carte blanche au fidèle des fidèles, Claude Guéant, pour gérer sa sphère personnelle – quelques pays d’Afrique et du golfe Persique. «Tout comme ses directeurs régionaux ou ses ambassadeurs, Kouchner est sans cesse court-circuité par Guéant», se désole un jeune diplomate qui fait l’interface entre l’exécutif et le ministère des affaires étrangères. «Ils apprennent le matin en lisant le journal où Guéant s’est rendu le jour d’avant, et qui il a rencontré. C’est très pénible pour les diplomates des zones concernées, souvent des types dévoués et très compétents, de se faire marcher dessus ainsi. Sans parler de Kouchner, qui passe pour la cinquième roue du carrosse.»

    Du coup, une certaine paralysie s’installe au Quai d’Orsay. «On voit désormais un nombre incroyable de notes internes circuler avec la mention “À faire valider par PR” (présidence de la République). Les jeunes fonctionnaires du Quai savent que leur ministre ne décide rien et ne les couvrira pas, donc eux-mêmes se protègent et renvoient tout à l’Élysée où, bien souvent, il y a embouteillage», se lamente un sous-directeur de région.

  • Avec le remaniement gouvernemental annoncé, le ministre se sait sur la sellette

    Cette centralisation élyséenne concerne tous les domaines, mais elle affecte plus particulièrement une zone géographique, l’Afrique, où le tandem composé de Guéant et de l’avocat-conseiller Robert Bourgi fait la pluie et le beau temps. «Alors que, sous le second mandat de Jacques Chirac, la Françafrique et ses réseaux avaient reculé, c’est désormais devenu pire. On assiste à un véritable retour en arrière», se désole le haut diplomate.

    «Ces réseaux existent indépendamment du pouvoir, quel que soit le président,  RPR, UMP ou PS, et ils opèrent pour leurs propres comptes, font leurs propres affaires. Ils avaient commencé à s’atténuer au début des années 2000, mais ils ont désormais repris pied au sommet par l’intermédiaire de Bourgi et de Guéant», confirme le jeune diplomate qui opère entre le Quai et l’exécutif. Le renouvellement prochain de l’ambassadeur de France au Gabon a déjà commencé à faire l’objet de nombreuses tractations de la part des deux hommes, qui ont longtemps œuvré en partenariat avec Omar Bongo.

    Cette charge sur le retour de la Françafrique et l’impuissance de Kouchner a été sonnée avec vigueur par l’ex-ambassadeur et écrivain Jean-Christophe Rufin dans Le Monde cet été. S’il égratignait le ministre, il était bien plus véhément avec Guéant et l’Élysée. Il n’empêche, Bernard Kouchner a très mal pris la sortie de Rufin. «Il était dans une colère noire, furieux d’être ainsi mis en cause», rapporte un de ses collaborateurs au ministère. «Il n’y avait pourtant rien de vraiment nouveau dans ce que disait Rufin, mais la publicité accordée au fait qu’il se fasse constamment rouler dessus par l’Élysée l’a irrité au plus haut point.»

    Il faut dire qu’avec le remaniement gouvernemental annoncé avant l’été pour cet automne, le ministre des affaires étrangères se sait sur la sellette. Son éjection, plusieurs fois annoncée, semble plus probable que lors des épisodes précédents. Selon un proche de la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, le président de la République lui aurait promis le poste, ce qui serait dans la suite logique de sa tournée des ministères régaliens (Intérieur, Défense, Justice, Affaires étrangères).

    Kouchner pourrait se dire qu’il est temps de partir, certainement pas la tête haute, mais au moins avant que les affaires de corruption et le discours sécuritaire ne durcissent et polluent durablement le climat politique dans la perspective de 2012. Apparemment, ce n’est pas son point de vue. Au contraire, il semble que l’ancien humanitaire fasse tout pour sauver son maroquin. Le député PS, François Loncle, rapporte dans Libération que «le président de la République lui aurait donné pour seule consigne au début de l’été: “Surtout, tais-toi!”. Ce que le ministre a respecté scrupuleusement.»

    Mais c’est au Quai d’Orsay que cet instinct de préservation fait le plus de ravages. «Bernard Kouchner s’agite de manière incroyable pour faire plaisir à l’Élysée et à Guéant en particulier. Il me passe des coups de fils pour me donner des instructions en disant “C’est Guéant qui veut cela”», raconte un des plus hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay. «Quand je lui dis que je veux la confirmation de Guéant lui-même, il s’énerve. Et quand j’essaie de valider avec l’Élysée, ils sont souvent surpris. Peut-être satisfaits, mais surpris par le zèle de Kouchner. En fait, ce dernier devance l’appel. Il fait ce qu’on ne lui demande pas pour faire plaisir à l’Élysée et sauver son poste.»

  • «À 70 ans, le charme, ça ne le fait plus trop !»

    À bientôt 71 ans, l’homme est usé. Même si, depuis la remarque de Lionel Jospin sur son rival présidentiel de 2002 Jacques Chirac, il est politiquement incorrect d’évoquer en France l’âge de nos dirigeants politiques, beaucoup au Quai d’Orsay évoquent le manque d’entrain et la fatigue de leur patron. Une haute fonctionnaire, qui œuvre au gouvernement, se montre particulièrement cruelle: «À 70 ans, le charme, ça ne le fait plus trop! Kouchner a tellement été habitué à convaincre ses interlocuteurs par son regard, ses gestes, et son bagout, qu’il ne se rend pas compte que ça ne fonctionne plus. Comme il ne bosse pas derrière, il n’y a plus rien.»

    Jusqu’ici, Bernard Kouchner remplissait son rôle auprès de Nicolas Sarkozy: donner un vernis d’ouverture et ne pas le gêner dans sa centralisation du pouvoir. Mais il faut désormais mettre en ordre de bataille la machine gouvernementale pour 2012, et Kouchner n’a guère de rôle à jouer dans ce combat. Le retour d’Alain Juppé au ministère, un temps évoqué et qui provoque des soupirs d’envie chez les fonctionnaires du Quai, paraît désormais peu probable – ses critiques sur les coupes budgétaires des affaires étrangères et sur le prurit sécuritaire du gouvernement ne faisant pas de lui un «bon soldat».

    Surtout, il est temps de reléguer la politique étrangère au second plan, donc pas question de la faire diriger par une personnalité de première envergure. «Les grands projets du début de mandat comme l’Union pour la Méditerranée ou la gouvernance financière mondiale sont désormais à l’arrêt», décrypte un diplomate en partance pour l’étranger après trois ans au Quai. «La présidence se replie vers les sujets intérieurs comme les Roms ou la sécurité dans la perspective de 2012. Les fins de quinquennat en France sont comme les secondes moitiés de mandat aux États-Unis: il ne se passe plus rien.» Une situation qui ne déplairait pas à Bernard Kouchner, si jamais il parvenait à préserver son fauteuil. Une fin de carrière oisive, à regarder passer les trains, lui conviendrait sûrement, au point où il en est.

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