[France – Politique] Justice : L’enquête policière contredit la version d’Eric Woerth

L’enquête policière contredit la version d’Eric Woerth – Un article de MEDIAPART par Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme

par Jacques Ricau, lundi 6 septembre 2010, à 15:15
  • Les développements de l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Nanterre pour «trafic d’influence», qui vise implicitement Eric Woerth, s’avèrent de plus en plus embarrassants pour l’actuel ministre du travail. Sa défense, fragilisée par de nouveaux éléments révélés aujourd’hui par Mediapart, risque de devenir intenable.

    Il ressort en effet de la dernière audition, le 25 août, du gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, dont nous avons pu prendre connaissance, que la position de M. Woerth est en contradiction non seulement avec les déclarations de plusieurs témoins mais aussi avec ses propres écrits.

    Les enquêteurs de la brigade financière semblent avoir acquis la conviction que, contrairement à ce qu’Eric Woerth leur a affirmé lors de son audition le 29 juillet, Patrice de Maistre l’avait bien sollicité directement en 2007 pour obtenir la Légion d’honneur (supposée récompenser les «mérites éminents acquis au service de la nation»), à l’époque où le gestionnaire de fortune était l’un des plus généreux donateurs de l’UMP et de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy – dont M. Woerth était par ailleurs le trésorier.

    M. de Maistre avait obtenu la fameuse décoration des mains d’Eric Woerth en personne au mois de janvier 2008, deux mois après avoir embauché son épouse, Florence Woerth, au service de Mme Bettencourt, la propriétaire de l’empire L’Oréal. MM. Woerth et de Maistre soutiennent l’un comme l’autre que la remise de la Légion d’honneur au second par le premier n’a fait l’objet d’aucune contrepartie.

    Par ailleurs, une note manuscrite au bas d’un courrier adressé en 2007 par Eric Woerth à Nicolas Sarkozy entérine de facto l’implication de l’actuel chef de l’Etat dans le «volet Woerth» d’une affaire dont le pouvoir semble incapable de se dépêtrer.

    Même si l’étau judiciaire se resserre autour de lui, Eric Woerth n’a de cesse de clamer qu’il n’a «pas menti à la police», comme il l’a encore dit le 31 août à l’occasion du campus d’été de l’UMP, à Port-Marly (Yvelines). «On cherche à me salir, je n’ai rien à me reprocher. Je l’ai déjà dit, je le redis, je n’ai rien fait de mal, je n’ai pas menti. Je n’ai pas menti à la police, je n’ai pas menti aux Français», a-t-il alors juré aux journalistes qui l’interrogeaient. Les enquêteurs de la brigade financière (BF) semblent aujourd’hui en douter.

    Lors de son audition par la BF le 29 juillet, Eric Woerth, sans doute désireux de ne pas afficher une trop grande proximité avec le gestionnaire de fortune de Mme Bettencourt, avait en effet affirmé qu’il n’avait «pas eu de demande directe, ni par allusion» émanant de Patrice de Maistre pour l’obtention de la Légion d’honneur.

  • Or, dans une lettre que celui qui n’était encore que trésorier de l’UMP a adressée le 12 mars 2007 à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur (et candidat à l’élection présidentielle), pour lui soumettre la candidature de M. de Maistre – courrier dont l’existence a été révélée par L’Express le 1er septembre mais dont le contenu précis était jusqu’alors inconnu –, Eric Woerth affirme noir sur blanc le contraire, à savoir qu’il a bien été sollicité directement par celui qui deviendra quelques mois plus tard l’employeur de son épouse.

    Dans cette lettre au futur président de la République, M. Woerth note ainsi que son «attention» a été «appelée par Monsieur Patrice de Maistre » via un courrier. «Il a bien voulu me faire part de son souhait d’être décoré de la légion d’honneur», insiste Eric Woerth dans cette missive.

    Devant les policiers, le 29 juillet, le ministre du travail avait assuré : «Je ne suis pas sûr d’avoir eu un rôle (…) Ce que je sais, c’est qu’Eric de Serigny(l’un de ses conseillers, au ministère du budget de mai 2007 à mars 2010,  puis au  ministère du travail, NDLR) m’en a parlé et que j’ai fourni un avis positif. J’ai manifesté mon accord pour cette candidature. Mon cabinet a dû être interrogé, m’en a parlé et j’ai donné mon accord.»

    La teneur de la lettre du 12 mars 2007 adressée par Eric Woerth à Nicolas Sarkozy propose une autre version des faits, qui peut au contraire laisser entendre que l’ancien trésorier de l’UMP et le gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt avaient évoqué, quelques semaines auparavant, la possibilité pour M. Woerth d’obtenir la Légion d’honneur pour M. de Maistre. Les agendas de ce dernier, saisis par les policiers, montrent que les deux hommes se rencontraient très régulièrement à la même période, c’est-à-dire au premier semestre 2007.

    Mis en présence, lors de sa garde à vue du 25 août, du courrier adressé à M. Sarkozy, Patrice de Maistre a nié être intervenu personnellement auprès d’Eric Woerth. «Mon premier commentaire, a-t-il répondu, est de vous dire que j’ignorais l’existence de cette lettre. Mais je maintiens mes propos d’origine. Je ne suis jamais intervenu directement auprès d’Eric Woerth.»Et d’ajouter: «Le contenu de cette lettre évoque un courrier que je lui aurais remis, je n’ai aucun souvenir de cela et si courrier il y a je demande à le voir. Peut-être que dans son courrier, M. Woerth a employé une formule un peu générale.»

    L’un des policiers – qui pointeront durant l’audition les «discordances» et«inexactitudes» ressortant des déclarations d’Eric Woerth – a enchaîné:«Vous comprenez M. de Maistre que lorsque je lis ce courrier je ne peux que penser que vous avez menti. Tout laisse à penser que c’est vous-même qui êtes intervenu auprès d’Eric Woerth.» A l’évidence, les enquêteurs ont tenté de piquer au vif  M. de Maistre afin de lui faire admettre que si, sur ce point précis, il a dit la vérité, alors M. Woerth a menti dans sa lettre à M. Sarkozy.

  • Le principal collaborateur de Liliane Bettencourt a répondu, gêné : «Je comprends tout à fait que telle soit votre compréhension du courrier que vous me présentez mais je pense que vous vous trompez. Je maintiens ne jamais être intervenu auprès de M. Woerth. Je n’ai pas été réclamer ma légion d’honneur.»

    Les policiers ont insisté : «M. Woerth est donc un menteur quand il écrit à Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur: “Mon attention a été appelée par Patrice de Maistre…”.» Réponse de l’intéressé, de plus en plus embarrassé: «Je n’ai pas à rentrer dans ces considérations, je sais simplement que je maintiens mes déclarations. Je n’ai pas souvenir de lui avoir adressé un quelconque courrier.»

    Un document semble particulièrement gênant pour la défense de MM. Woerth et de Maistre. Il s’agit d’un curriculum vitae de ce dernier, annexé au courrier envoyé le 12 mars 2007 à Nicolas Sarkozy. Il est daté de février 2007. Or, Patrice de Maistre a plusieurs fois expliqué aux policiers n’avoir remis son CV qu’à une seule personne, un avocat du nom de Jacques Rossi, afin de promouvoir sa candidature à la Légion d’honneur. Ce CV, Me Rossi l’a remis aux enquêteurs: il est daté du mois de février… 2006.«Pourtant, en annexe du courrier d’intervention de M. Eric Woerth on retrouve votre CV daté de février 2007, ont fait observer à M. de Maistre les policiers, qui lui ont rappelé que l’enquête a établi qu’il avait rencontré le trésorier de l’UMP le 19 janvier 2007. Comment expliquez-vous la présence de ce document en annexe du courrier adressé par Eric Woerth à M. Sarkozy?»

    «C’est peut-être un CV donné à Eric de Sérigny, je ne m’en souviens pas», a hésité M. de Maistre. «Vous n’avez pas d’autre explication?», ont ironisé les enquêteurs, visiblement peu convaincus. «Non», a concédé le gestionnaire de fortune.

    D’autres éléments embarrassants pour MM. Woerth et de Maistre ressortent de la procédure. D’abord, les policiers ont établi que la démarche entreprise par Jacques Rossi auprès d’un député ami n’avait rien donné, le parlementaire en question (Pierre Lasbordes, élu UMP de l’Essonne) ayant déclaré n’avoir jamais reçu la demande d’intervention évoquée par l’avocat: «Ce n’est donc pas M. Rossi qui a permis à votre candidature d’aboutir», ont ainsi fait observer les enquêteurs à M. de Maistre.

    D’autre part, la déposition d’Eric de Sérigny, entendu comme témoin le 21 juillet, a également mis à mal la version proposée par MM. Woerth et de Maistre. M. de Sérigny, qui avait été appelé par M. Woerth à son cabinet au ministre du budget au mois de juin 2007, a déclaré: «J’ai sûrement soutenu la candidature de M. de Maistre, en revanche je ne me souviens pas l’avoir sollicitée. (…) Je ne pense pas pouvoir avoir demandé la légion d’honneur pour M. de Maistre à M. Woerth ayant moi-même intégré Bercy en juin (2007, NDLR) et la décoration étant donnée au JO du 14 juillet. (…) Cela est de toute façon impossible car je ne me vois pas lui(Eric Woerth, NDLR) demander une telle chose à ce moment-là, le connaissant trop peu

    Plus tard au cours de son audition, M. de Sérigny exclura une nouvelle fois formellement avoir entamé une démarche particulière auprès du ministre du budget, rappelant que «la procédure d’attribution était déjà en cours» au moment de son arrivée à Bercy.

  • Des déclarations qui mettent M. Woerth en fâcheuse posture. Lors de son audition, le 29 juillet, ce dernier avait assuré, à propos de la décoration attribuée à M. de Maistre: «Je ne suis pas sûr d’avoir eu un rôle. Je pense que son dossier était déjà en instance. Ce que je sais c’est qu’Eric de Sérigny m’en a parlé et que j’ai fourni un avis positif (…) J’ai manifesté mon accord pour cette candidature.»

    Et le ministre du travail ajoutait : «C’est M. de Sérigny qui m’en a parlé. Je n’ai pas eu de demande directe (de M. de Maistre, NDLR), ni par allusion.» Après avoir lu cette phrase à Patrice de Maistre, les policiers lui ont lancé: «Ces déclarations sont inexactes si l’on se réfère au courrier (à M. Sarkozy, NDLR) précité d’une part, aux déclarations de M. de Sérigny d’autre part. Pensez-vous que M. Woerth a oublié être intervenu pour vous auprès du ministre de l’intérieur?» «C’est à M. Woerth de répondre», a avancé prudemment le gestionnaire de fortune.D’autre part, les policiers ont saisi un courrier adressé le 28 juin 2007 par M. de Maistre à M. Woerth dans lequel le premier remercie le second pour son intervention. La lettre commence ainsi: «Monsieur le ministre et cher Eric, je viens d’apprendre que vous avez présenté ma candidature…»

    Face à tant d’incohérences, les enquêteurs ont poussé leur avantage durant la garde à vue de Patrice de Maistre: «L’intervention en votre faveur est donc faite par Eric Woerth, trésorier de l’UMP, trésorier de “Ensemble tout devient possible” (association créée par Nicolas Sarkozy pour sa campagne présidentielle de 2007, NDLR), à Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, par ailleurs candidat à l’élection présidentielle et chef de l’UMP. Maintenez-vous toujours que cette demande faite en votre nom par Eric Woerth est sans lien avec votre contribution financière à l’UMP?»

    Manifestement piqué dans son orgueil, Patrice de Maistre leur a rétorqué :«J’ai la prétention de penser que si on m’a remis la légion d’honneur, ce n’est pas pour avoir contribué à une campagne présidentielle mais plutôt au regard de ce que j’ai fait dans ma vie au cours de ma carrière professionnelle. J’ajoute que j’ai depuis continué à contribuer au Premier Cercle (association des principaux donateurs de l’UMP, NDLR), que cela n’a rien à voir avec le fait que j’ai reçu la légion d‘honneur.»

    A ce propos, les enquêteurs de la brigade financière ont notamment découvert que Patrice de Maistre, généreux donateur du Premier Cercle, avait versé le 26 janvier 2007 la somme de 3.000 euros à l’UMP, une semaine après une rencontre en tête-à-tête avec Eric Woerth, lequel présentera donc un mois et demi plus tard à Nicolas Sarkozy la candidature du futur employeur de son épouse pour l’obtention de la Légion d’honneur.

    «Doit-on y voir de pures coïncidences ou peut-on imaginer que votre contribution à l’UMP puisse, par ce biais, être récompensée?», ont demandé les policiers. «Je ne vois aucune coïncidence entre ces trois éléments et je vous confirme ne pas avoir demandé à Eric Woerth personnellement de m’obtenir la légion d’honneur», a protesté M. de Maistre.

  • Autre révélation issue de la garde à vue de M. de Maistre, attestant l’étroitesse des liens l’unissant au ministre du travail: en 2009, il contribua aux finances du parti de poche d’Eric Woerth dans l’Oise, dénommé«Association de soutien à l’action d’Eric Woerth», une structure sans militant ni programme, pour une somme évaluée par lui-même entre «1.500 à 2.000 euros». «Je n’ai pas en mémoire d’autre contribution que celle-ci mais il n’est pas impossible que je l’ai fait. Je tiens à dire que je pourrais m’exprimer clairement à ce sujet après consultation de mes talons de chéquiers si vous le souhaitez», s’est justifié M. de Maistre.

    La lecture des derniers procès-verbaux d’audition du gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt permet, à travers leurs questions extrêmement précises, de cerner les soupçons que les policiers de la brigade financière nourrissent à l’endroit du ministre du travail. Celle-ci par exemple:«L’embauche ultérieure de Mme Florence Woerth par Clymène (la société de gestion chargée de valoriser la fortune de Liliane Bettencourt et dirigée par M. de Maistre NDLR) n’était-elle pas subordonnée à l’obtention préalable de votre décoration par Eric Woerth?»

    Réponse de Patrice de Maistre : «J’ai déjà répondu à plusieurs reprises à cette question et je tiens à dire solennellement que l’engagement de Florence Woerth a été fait dans le cadre d’un processus que j’ai décrit lors de mes auditions et à propos duquel vos services ont de nombreux documents et témoignages. […] Personne ne m’a demandé de l’engager et ce serait remettre en cause mes principes professionnels appliqués depuis trente-cinq ans que d’avoir engagé Mme Woerth en échange d’une décoration.»

    Manifestement, M. de Maistre n’a guère convaincu les enquêteurs de la BF. Le policier en charge de l’interrogatoire a été catégorique. Après avoir rappelé les déclarations de l’ex-comptable des Bettencourt, Claire Thibout, qui a affirmé à la police et à Mediapart que, début 2007, M. de Maistre lui avait demandé de retirer 150.000 euros en espèces pour les remettre à M. Woerth afin de financer la campagne présidentielle de M. Sarkozy, le fonctionnaire a conclu: «Vous conviendrez avec moi que beaucoup d’éléments convergent en votre défaveur.» Et, par voie de conséquence, en la défaveur d’Eric Woerth… Selon une source proche du dossier, une nouvelle audition de M. Woerth est d’ailleurs désormais inéluctable.

    Défavorables à Eric Woerth, les derniers éléments de l’enquête font apparaître une autre révélation d’importance, en l’occurrence l’implication directe de Nicolas Sarkozy dans cette remise de décoration. En effet, en conclusion de sa fameuse lettre du 12 mars 2007, Eric Woerth a ajouté cette courte mention manuscrite à l’attention de Nicolas Sarkozy: «Je t’en reparle.»

    Cette simple annotation signifie deux choses. D’abord que la question de la remise de la Légion d’honneur à Patrice de Maistre, fidèle soutien de l’UMP, n’était pas anecdotique aux yeux de M. Woerth, puisqu’il jugeait nécessaire d’en discuter en tête-à-tête avec celui qui était alors en pleine campagne présidentielle.

    Ensuite, cette petite phrase suggère donc que les deux hommes ont discuté de cette décoration, avant d’y donner une suite favorable. Du coup, M. Sarkozy, à défaut d’être suspect, devient objectivement un témoin important de cet épisode-clef, puisque susceptible de caractériser un éventuel trafic d’influence. Sauf que protégé par l’immunité attachée à sa fonction, le chef de l’Etat ne devrait pas avoir à s’en expliquer devant les policiers.

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