[Dictatures – Thaïlande] La bourgeoisie est-elle démocrate ?

Le manque d’éducation de la bourgeoisie thaïlandaise

Le fait que la montée d’une classe bourgeoise est généralement propice à (ou une condition préalable à) la démocratisation a longtemps été unanimement considéré comme étant une sagesse conventionnelle. Quelques-uns des événements marquants qui ont jeté les bases de la démocratie en Occident – la Révolution française, la Révolution américaine, et les soulèvements nationalistes/libéraux de 1848 – ont été des révoltes largement dirigée par la bourgeoise. Dans son célèbre ouvrage « Les origines sociales de la dictature et de la démocratie (The Social Origins of Dictatorship and Democracy), Barrington Moore a fait valoir que les « révolutions bourgeoises » sont une condition sine qua non pour que la démocratie puisse prendre racine – la phrase la plus célèbre du livre, parfois appelée « loi de Moore », est tout simplement: « Pas de bourgeoisie, pas de démocratie. » Dans le même temps, des décennies de recherche sur la « modernisation » ont tenté de montrer que le progrès économique rend les pays plus apte ou mieux prédisposé à la démocratie, en grande partie en raison de l’émergence d’une classe moyenne plus riche, plus instruite, plus tolérante et plus mondaine.
D’une certaine façon, Karl Marx lui-même attribuait à la « bourgeoisie » un rôle important et bénéfique comme agent de changement:
– La bourgeoisie, partout où elle a pris le dessus, a mis un terme à tous les relations idylliques féodales, et patriarcales. Elle a impitoyablement déchiré les liens féodaux bigarrée qui liaient l’homme à sa « hiérarchie naturelle », et n’a laissé subsister d’autre relations entre l’homme et son semblable que celle du simple intérêt personnel, que le paiement en « espèces insensibles ».
Vue à travers le prisme de cette sagesse conventionnelle, le rôle joué par la classe moyenne-supérieure dans le développement politique de la Thaïlande semble présenter un puzzle. Notoirement, c’est peut-être la classe sociale qui est la plus ambivalente au sujet de la démocratie. Elle a dirigé des soulèvements démocratiques contre l’armée en 1973 et 1992, mais largement applaudi les coups d’État militaires de 1991 et 2006, ainsi que les massacres commit par l’État en 1976 et en 2010. Elle a fournie l’essentiel de l’appui populaire d’organisations qui utilisent le mot « démocratie » ou « démocrate » dans leur nom – à savoir, « l’Alliance du Peuple pour la Démocratie (PAD) » et le « Parti Démocrate »- qui cherchent à dénoncer les maux de la démocratie (dans le cas du PAD) ou qui ont sérieusement limité les libertés démocratiques (dans celui du soi-disant Parti Démocrate). En outre, loin d’être un agent de changement, la classe moyenne-supérieure est aujourd’hui un agent conservateur, parfois une force réactionnaire de la politique thaïlandaise. Ironiquement, c’est précisément des éléments les plus instruits, riches, et soi-disant « modernes » de Thaïlande que viennent la plupart des craintes que se déchirent les liens féodaux bigarrés qui lient l’homme à sa « hiérarchie naturelle ». En fait, pour beaucoup des membres de cette classe, aucune restriction n’est trop sévère, aucun manque d’indignation contre les atteintes à la vie et à la liberté ne sont trop honteux, à condition qu’ils soient entrepris au nom de la préservation du soi-disant principe « naturel » des hiérarchies qui est basé sur la plus cruelle des superstitions.
De précieuses informations sur les raisons pour lesquelles la classe moyenne/supérieure de Thaïlande ne joue pas (du moins pas très régulièrement) le rôle de « démocratisation » que la sagesse conventionnelle s’attend à lui voir jouer peuvent être tirées de l’histoire contemporaine thaïlandaise ainsi que dans la route sinueuse vers la démocratisation parcourue par la plupart des pays d’Occident. Après tout, comme tous les autres pays du monde, la Thaïlande est « unique » à certains égards, mais n’a décidément rien d’exceptionnel pour beaucoup d’autres.
La première idée est que la sagesse conventionnelle constitue en soi quelque chose de trop simpliste dans l’histoire. Relativement à l’aise, les gens instruits n’ont en fait jamais été une force cohérente pour la démocratie contrairement à ce que la sagesse conventionnelle suggère; notamment lors des phases de formation de la démocratie, leur soutien n’a souvent été que conditionnel aussi bien dans l’Occident qu’en Thaïlande aujourd’hui. Peut-être plus encore, il ne faut pas oublier que le fascisme européen et le nazisme ont été en grande partie les mouvements de la classe moyenne – un peu comme le « PADisme » l’est aujourd’hui.
Si le support de la classe moyenne/supérieure à la démocratie est « conditionnel », quelles sont les conditions qui rendent ce groupe important, plus ou moins favorables à celle-ci? La réponse se trouve en partie dans sa perception de ses intérêts personnels. Barrington Moore voyait lui-même le fascisme comme le résultat possible d’une bourgeoisie faible et se sentant en insécurité. Plus précisément, dans la modernisation des sociétés où la classe bourgeoise n’est pas assez forte pour prendre le pouvoir par ses propres moyens, et (ou) quand elle a une relation antagoniste avec les paysans qui prévient la formation de solides alliances avec eux, les meilleurs moyens disponibles d’action pourrait être pour elle de faire alliance avec l’aristocratie terrienne et la bureaucratie royale – comme Friedrich Engels le mettait en référence dans le cas de l’Allemagne du XIXe siècle, « céder sur le droit pour le droit de faire de l’argent. »
Bien que la vision de Moore, comme quoi la démocratie et la dictature ne sont que le résultat des différentes alliances entre les classes sociales, soit encore vivement débattue, sa théorie a une application, particulièrement quand on observe la situation en Thaïlande. La faiblesse historique de la bourgeoisie de Thaïlande est un produit de deux facteurs. Le premier est le développement tardif du pays qui, jusqu’à tout récemment, a fait que la partie de la classe roturière de Thaïlande qui cherche à entreprendre reste numériquement trop faible pour prétendre s’opposer directement à l’aristocratie. La seconde est que le développement capitaliste thaïlandais a été alimentée presque entièrement par l’État ou par la classe des petits commerçants/industriels chinois dont l’origine fait qu’ils se sentaient politiquement faibles et précaires dans leurs droits de citoyenneté. L’aristocratie thaïlandaise a utilisé la faiblesse politique de la bourgeoisie chinoise dans une tentative réussie pour, à la fois, la coopter et l’isoler politiquement.
L’écrivain radical Jit Poumisak a décrit en termes convaincants comment l’aristocratie féodale du pays s’est assurée de la coopération de la classe des marchands chinois. D’une part, en leur offrant un monopole sur la fiscalité (à travers les taxes pour l’agriculture) et en étendant pour eux les titres et privilèges de l’aristocratie thaïlandaise, la sakdina (féodalité) a enrôlée la classe des capitalistes chinois comme « agents d’exploitation » de la paysannerie – en substance, en leur donnant une forte incitation économique pour travailler au sein du système plutôt que de le contester. D’autre part, l’aristocratie a dévié la colère de la paysannerie systématiquement exploitée vers la minorité chinoise, officiellement sanctionnée par une rhétorique xénophobe qui a fait des Chinois « les Juifs de l’Asie », comme la célèbre phrase du roi Vajiravudh l’a laissé entendre. Ce n’est pas seulement pour porter atteinte à la possibilité d’une alliance paysan/bourgeois, alliance qui a provoqué la Révolution française, qu’elle a agit comme cela, mais aussi pour créer des obstacles supplémentaires à l’émergence d’une solidarité inter-ethnique à l’intérieur même de la classe ouvrière urbaine de Thaïlande.
L’héritage de cette stratégie est encore visible aujourd’hui. Alors que, en particulier, la bourgeoisie sino-thaïlandaise est certainement beaucoup plus forte – numériquement, économiquement et politiquement parlant – qu’il y a une centaine d’années, son intégration réussie dans la hiérarchie féodale de Thaïlande lui a donné un intérêt de préserver une telle situation. En même temps, la juxtaposition entre le milieu urbain composé, en grande partie, par la classe sino-thaïlandaise moyenne-supérieure et celui, rural, de la paysannerie thaïlandaise reste une ligne de clivage importante dans la vie politique thaïlandaise. Désormais pleinement intégrée dans la société thaïlandaise, la classe sino-thaïlandaise « hi-so » a tendance à se considérer comme supérieure – raciallement, culturellement, et économiquement – face aux provinciaux thaïlandais plus pauvres, plus sombres de peau et moins instruits, qui à leur tour ressentent un ressentiment non négligeable du fait d’être vu comme des « buffles » par cette dernière.
Le deuxième enseignement général qui peut être exercée sur l’ambivalence envers la démocratie de la classe moyenne-supérieure thaïlandaise est liée au clivage entre la puissance ethnique, économique, et culturelle de ce groupe et les pauvres des villes ainsi que la plupart des électeurs de province. En fait, la classe moyenne/supérieure de Bangkok pourrait prétendre qu’elle n’a aucun problème avec la démocratie en soi. La plupart d’entre ses membres conserve la liberté de dire ce qu’ils veulent et le droit d’élire leurs propres représentants. Le problème est qu’ils pensent que les gens qui ne sont pas « comme eux » ne devraient pas jouir des mêmes droits et libertés, en particulier dans le cas où les « autres », les provinciaux, soient suffisamment unifiés pour faire que la plupart de la classe sino-thaïlandaise moyenne/supérieure de Bangkok devienne une minorité politique. Ainsi, alors que ce n’est pas par hasard que Bangkok soit la seule province en Thaïlande qui élit son propre gouverneur, ce n’est également pas par hasard que des millions de migrants provinciaux se voient refuser la possibilité de voter à Bangkok.
Ceci est typique de la mentalité coloniale. À l’époque de l’Empire britannique, quelques sujets du Royaume Uni se sont bien accommodés de la contradiction d’avoir la démocratie chez eux tout en dirigeant leur possessions coloniales de manière dictatoriale – et ils n’auraient pas du tout acceptés que, par exemple, les Indiens soient représentés à la Chambre des Communes au prorata de leur pourcentage de la population de l’Empire. Dans le cas des ségrégationnistes Américains, nier les droits civils des Afro-Américains n’a jamais signifié un désir particulier de renoncer à ces droits pour eux-mêmes. De même, à l’époque de l’apartheid, les Sud-Africains blancs n’ont jamais eu aucune objection à l’adoption de la démocratie au sein de la communauté blanche mais ils ne pouvaient tout simplement pas imaginer que la majorité noire puisse être autorisés à participer à ce système.
À cause de son origine chinoise, issue de l’immigration, la classe moyenne/supérieure thaïlandaise aurait de la difficulté à prétendre de manière exclusive au pouvoir politique et à la « démocratie » avec un discours basée explicitement sur ses différences ethniques ou raciales – même si ses différences ethniques et culturelles sont un élément clé de sa perception de supériorité vis à vis du reste de la population. La meilleure chose pour elle est d’embrasser la vision du monde de la classe féodale et sa propre conception de « hiérarchie naturelle », qui légitime les différences de statut, de pouvoir et de richesse en les basant sur les superstitions bouddhiques de mérite et de « barami » (NDT: barami = mélange de prestige et de charisme). Par conséquent, cette classe moyenne/supérieure s’est profondément investie dans la préservation de la hiérarchie féodale de la Thaïlande. Sans les concepts de « supérieurs naturel » et « inférieurs naturel » Marx pensait que la bourgeoisie finirait tout simplement par « s’autodétruire en larmes » car ses droits à une part du pouvoir politique qui irait largement au-delà de son nombre réel, seraient en lambeaux.
Alors que la classe moyenne/supérieure thaïlandaise a un fort intérêt collectif à adopter des positions suffisamment réactionnaires en prenant, et en offrant un appui conditionnel à la démocratie, on peut considerer que sa mentalité aristocratique féodale ne peut pas être considérée comme purement instrumentale. Pour la plupart des gens, en fait, l’engagement vis à vis de la tradition féodale, ses rituels, et sa hiérarchie est à la fois authentique et sincère. Ainsi, alors que tant la faiblesse historique et le caractère distinctif ethnique de la classe moyenne supérieure de Thaïlande sont des raisons importantes de son ambivalence à l’égard de la démocratie, une autre dimension essentielle est le rôle que joue l’éducation dans l’internalisation de cette vision du monde.
Des groupes réactionnaires comme le PAD ont utilisé en grande partie l’argument selon lequel la majorité du peuple thaïlandais serait trop inculte (ou « non éduqué ») pour participer pleinement et également à la vie politique du pays. À plus d’un titre, cet argument a récemment été retourné. Tout d’abord, de nombreux chercheurs ont souligné que le problème n’est pas que les électeurs provinciaux manquent d’éducation, mais plutôt que leur éducation a augmenté et que la conscience politique les a conduit à réclamer un rôle politique que l’établissement de la Thaïlande n’est pas tout à fait prêt à leur donner. Deuxièmement, certains ont soulevé des questions intéressantes sur la façon dont la classe/moyenne supérieure de Thaïlande est réellement « éduquée ». Dans un article récent de Reuters sur ce sujet, le professeur Thongchai Winichakul a été cité comme disant: « la classe moyenne urbaine est, en général, mal informée et ignorante; leur biais les prive de la possibilité d’apprendre de leurs homologues des régions rurales. »
Bien qu’il soit incontestable qu’il existe une corrélation positive entre la richesse et la réussite scolaire, le fait est que peut-être la mission première des institutions éducatives thaïlandaises, a longtemps été d’inculquer une conformité idéologique. Une fois de plus, Jit Poumisak a décrit en termes provocateurs comment la classe sakdina (féodale) a facilement détourné les établissements d’enseignement de la classe moyenne, pour imposer sa propre version de l’histoire thaïlandaise tout en insistant sur le fait que l’obéissance et la croyance aveugle devait prendre le pas sur toute forme de pensée critique. Il est tentant de dire que la raison pour laquelle quelques-uns des groupes les plus instruits de Thaïlande tiennent le plus étroitement à une conception très hiérarchisée de la société thaïlandaise, c’est qu’ils ont été exposés à plus de propagande (qui a peut-être aussi été transmise de façon plus efficace). Selon toute vraisemblance, toutefois, son étreinte sans réserve de cet état d’esprit a plus à voir avec une propension trop humaine de croire les faits pratiques et d’adopter des interprétations de la réalité qui correspondent à ses propres intérêts ou ses préjugés.
Il s’avère que les raisons de l’ambivalence de la classe moyenne-supérieure thaïlandaise envers la démocratie sont les mêmes raisons pour lesquelles les gens ayant un statut semblable à travers le monde se sont souvent opposé à celle ci – l’intérêt de classe, les préjugés ethniques, et la susceptibilité face aux récits qui renforcent une image de soi flatteuse. En ce sens, la classe moyenne-supérieure thaïlandaise n’est pas différente de ses homologues dans de nombreuses sociétés qui ont subi le processus de démocratisation au cours des deux derniers siècles et demi. Mais si la classe « hi-so » de Thaïlande ne peut pas être considéré plus lâche, raciste, ou naturellement encline à appuyer la dictature que tout autre classe « hi-so » à travers le monde, le problème n’en demeure pas moins que l’insécurité collective pourrait rendre la classe moyenne/supérieur thaïlandaise encore plus rigides dans sa résistance au changement. Et tandis que cette résistance au changement n’est en aucune façon unique, l’histoire des pays où les mêmes groupes de personnes ont mis en place des combats similaires à l’encontre de la pleine intégration de majorités auparavant marginalisés montre encore le potentiel pour les résistances opiniâtres de se terminer en tragédie. C’est pour une bonne raison que le nationalisme autoritaire du PAD, par exemple, n’est plus très en vogue parmi les classes moyennes allemandes, italiennes ou espagnoles. On peut seulement espérer que cela ne prendra pas le même degré de violence sanguinaire pour que la Thaïlande embrasse le genre de changement politique que des décennies de transformations sociales et économiques ont déjà rendu inévitable.

Robert Amsterdam

Traduit de
http://robertamsterdam.com/thailand/?p=328

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