[Militance – Répression] La criminalisation du conflit mapuche

La grève de la faim entamée par un groupe de 32 prisonniers politiques mapuche dans différentes prisons chiliennes est à son 58èmejour. Les autorités chiliennes n’ont pas encore donné une réponse à l’ensemble des revendications des grévistes et des organisations du peuple mapuche.

Les revendications justes et légitimes sont les suivantes :

1. Pour le droit à un procès équitable sans les montages politico-judiciaires actuels et l’usage de la violence institutionnelle, y compris la torture ;

2. Abrogation de la loi antiterroriste, promulguée durant la dictature de Pinochet, et dont l’application permet toutes sortes d’exactions illégales condamnées par les Nations-Unies. L’application de cette loi est facilitée par la criminalisation des luttes légitimes du peuple mapuche ;

3. Abrogation de la justice militaire, qui défend l’impunité des crimes d’Etat depuis la dictature et qui aujourd’hui accentue sa guerre contre le peuple mapuche. Abrogation des jugements civils et militaires pour un même délit à un même prisonnier ;

4. Libération de tous les prisonniers politiques mapuche emprisonnés ;

5. Démilitarisation de la région mapuche où les communautés revendiquent leurs droits politiques et territoriaux.

Cette loi antiterroriste prévoit la détention préventive pendant deux ans d’un suspect. En outre, elle empêche les avocats de la défense d’accéder au dossier ou d’interroger les témoins dont l’identité est maintenue secrète. Au lieu de traiter le conflit mapuche de façon institutionnelle et démocratique, l’Etat chilien en a fait une affaire strictement judiciaire, dont les conséquences directes ont été la stigmatisation des Mapuche, considérés comme un peuple violent.

Pour sa part, la presse écrite et audiovisuelle a ignoré cette grève de la faim, en se limitant au drame des 33 mineurs ensevelis depuis plus de 3 semaines dans la mine de San José, au Nord du pays. A part quelques rares médias, le silence et l’indifférence se sont imposés sur cette autre tragédie qui accable le Chili. Selon les dernières informations recueillies auprès des familles des grévistes, la santé de la plupart d’entre eux s’est aggravée depuis qu’ils ne s’alimentent plus, il y a de cela deux mois. Face à la lutte persévérante des Mapuche pour obtenir leurs droits, le mutisme du gouvernement rend encore plus illégitime l’application de la loi antiterroriste (qui a été condamnée par les Nations-Unies et par les organisations internationales des droits humains).

L’explosion contemporaine du « conflit mapuche »

L’expression contemporaine du conflit entre les Mapuche d’un côté, et le gouvernement et les entreprises forestières et énergétiques (barrages) de l’autre, a commencé le 1er décembre 1997, date à laquelle ont été incendiés trois camions chargés de bois sortant d’un terrain litigieux entre l’entreprise Forestal Arauco et les communautés de Lumaco, Neuvième Région. Le peuple mapuche de cette région réclamait le retour de son territoire, aux mains de l’entreprise forestière, en revendiquant ses droits ancestraux. Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement de la Région de la Araucania a déposé plusieurs recours devant la Cour d’Appel de Temuco pour que s’applique la Loi de la Sécurité Intérieure de l’Etat ainsi que la Loi Antiterroriste (un des héritages les plus néfastes du régime dictatorial de Pinochet). Depuis, le gouvernement a avertit qu’il sanctionnerait « avec toute la rigueur de la loi » ces groupes qui persistent à ne pas respecter l’Etat de droit. Certains représentants de l’Etat dénoncent avec force les actions « perpétrés » par les communautés.

A partir de cette date, d’innombrables occupations et manifestations de mécontentement ont eu lieu dans diverses localités du Sud du pays. Certaines ont atteint un niveau de violence inouïe : d’un côté, les communautés mapuche, les organisations écologistes et indigénistes et de l’autre, les forces policières « de l’ordre » et gardiens de sécurité des entreprises forestières. Dans la Région de la Araucania, ce sont principalement les entreprises forestières et agricoles qui possèdent les droits de propriété des terres ancestrales des Mapuche.

Certains de ces affrontements ont coûté la vie à des jeunes du mouvement mapuche, la plupart d’entre eux sont membres de cette ethnie. La tension générée par ces assassinats et par les autres actes de violence policière a amené le gouvernement à utiliser la Loi Antiterroriste pour juger les actions des organisations mapuche, rendues responsables des attaques contre les entreprises et les exploitations situées autour de leur communauté. L’application de cette loi a été critiquée par plusieurs avocats et spécialistes qui la considèrent comme une aberration juridique car elle attribue l’acte terroriste à toute personne qui « pose ou lance une bombe ou un engin explosif ou incendiaire de tout type, qui affectent ou pourraient affecter l’intégrité physique de personnes ou causer un dommage ». Avec cette définition ambigüe et extrêmement vague, peut être considérée comme acte terroriste n’importe quelle action promue par des groupes antisystèmes ou des mouvements sociaux, qui, par exemple, pourraient monter des barricades ou lancer des cocktails molotov contre les camions des entreprises forestières.

Indiscutablement, la violence répressive déployée par l’Etat chilien va de pair avec la stigmatisation du peuple mapuche, souvent décrit comme violent et incapable de dialogue, trop obsédé à l’idée de récupérer son patrimoine. Effectivement, à plusieurs reprises, les Mapuche ont réagi de manière violente à l’arrivée d’entreprises forestières ou de barrages hydroélectriques sur leur territoire. Mais ces réactions ont été provoquées par le fait de ne pas avoir été consultés antérieurement. Ils ont été exclus de la consultation en prenant pour prétexte le préjugé que ces communautés seraient par essence contre le progrès économique. La question dans ce cas-ci est justement de savoir de quel type de progrès nous parlons et jusqu’où ce progrès affecte les écosystèmes naturels laissant une « empreinte écologique » importante, difficile à résoudre par de simples mesures palliatives. Les communautés mapuche sont conscientes que beaucoup de ces projets effectués dans l’écosystème naturel possèdent des conséquences environnementales négatives, lesquelles affecteront finalement la survie et le développement durable de ces communautés. Gonzalo Rovira nous rappelle, dans son article « Patrimoine naturel et politiques publiques », que le prétendu progrès, avec son utilisation croissante et dramatique des ressources naturelles, tend à déplacer la frontière entre « le progrès » et la Nature, et augmente la proportion de régions contrôlées pour satisfaire une demande croissante pour les biens et services.

S’ajoute le fait que l’Etat criminalise la révolte sociale. Les manifestations des organisations et des communautés sont souvent traitées comme des affaires policières et de sécurité intérieure, ce qui finit par justifier l’utilisation excessive de la force et l’application de la loi antiterroriste à des actions revendicatives qui souhaitent attirer l’attention des institutions de ce même Etat criminalisant. Selon James Anaya, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les Droits et Libertés Fondamentales des Peuples Originaires, l’Etat chilien doit cesser d’employer la violence mais plutôt créer un climat de confiance et des espaces de participation dans les négociations afin de répondre aux diverses demandes de ce peuple, qui vont de la restitution des terres ancestrales jusqu’à une rencontre interculturelle, incluant la notion de différence à partir de l’éducation primaire. « Le défi le plus important à relever par le Chili est transversal. Il a besoin de construire un climat de confiance et que les indigènes retrouvent la confiance perdue à cause des années d’histoire… ».

Dans ce sens, la stratégie du gouvernement socialiste-chrétien de Michelle Bachelet a été très contradictoire. D’une part, les autorités avaient ratifié la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail, qui consacre les droits des peuples originaires et qui, par exemple, oblige les Etats signataires à une consultation préalable avant de développer n’importe quel projet dans le territoire indigène. D’autre part, le gouvernement a essayé de se focaliser et même de faire porter la responsabilité du conflit à certaines communautés qui apparaissaient comme le centre névralgique des luttes pour la terre, sans tenir compte de l’importance et de la complexité du problème. Les actions répressives locales durant l’administration Bachelet ont seulement caché l’origine du conflit. Celui-ci possède une dimension de revendication du territoire mais il suppose aussi la mise en place d’une politique indigène globale tenant compte de l’identité, de la nationalité et de l’autonomie.

Depuis l’arrivée du gouvernement Pinera (*), la situation du peuple mapuche s’est détériorée. Parce que ce gouvernement est soutenu par ces mêmes entrepreneurs agricoles et forestiers qui durant des décennies ont réprimé et dépouillé cette communauté originaire. Compte tenu de l’évidente opposition du gouvernement, de l’apathie et du manque de mobilisation de la société, il existe un risque sérieux que l’attention aux revendications des grévistes ne soit finalement accordée qu’après une issue fatale. Ceci serait une erreur dramatique et inexcusable pour n’importe quel pays qui aspire à construire un « vivre ensemble » avec un minimum de démocratie.

(*) Alliance entre la droite traditionnelle (UDI) et l’extrême droite (RN).

UDI : Union Democratica Independiente,extreme droite populiste proche de Pinochet.
RN:Renovacion Nacional,droite traditionnelle.

Investig’action – Michel Collon – Presse alternative dédié au décodage des médias et analyse de la mondialisation.

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