[Révolutions arabes] Tunisie. La révolution joue les prolongations


Lundi matin, pour disperser les manifestants en colère contre le gouvernement de Beji Caïd Essebsi, la police a tiré des gaz lacrymogènes. Du déjà vu… Par Zohra Abid


Les premiers manifestants se sont rassemblés le matin vers 9h30-10 heures à la rue Bab Benat devant le siège du ministère de la Justice (près de la Kasbah). Ce rassemblement a été conduit à l’initiative d’un groupe de près d’une centaine d’avocats.

Robes noires en colère
«C’est après sept réunions de travail qu’on a décidé cette manifestation. La situation dans le pays ne fait qu’empirer et le gouvernement fait la sourde oreille continuant à agir comme à l’époque de Ben Ali et au profit des corrompus», explique Me Jamal Riahi, ajoutant que cela fait des mois que les avocats appellent à ce que la justice soit faite. «Qu’on innocente les innocents encore incarcérés et qu’on punisse les vrais criminels jusqu’au jour d’aujourd’hui, libres de leurs actes», lance-t-il. Sa consœur Thouraya Belhaj dit être descendue pour passer ce message clair et net au gouvernement de M. Caïd Essebsi.


A Bab Benat devant le ministère de la Justice

Au milieu des drapeaux flottants et des centaines de manifestants, plusieurs familles des victimes de l’ancien système et parentes des martyrs des événements du 14 Janvier. A chacun son slogan: «Le peuple veut la chute du gouvernement»; «Le peuple exige l’indépendance de la magistrature»; «Non au retour du Rcd et de la bande destourienne»… Tous ont, à plusieurs reprises, chanté l’hymne national.
Au même moment, ça chauffe de l’autre côté de la ville. 11 heures et quelques, aux alentours de la rue Mohamed Ali, les commerçants ambulants du marché parallèle ont plié bagage et cédé la place aux manifestants. Les rues, pratiquement toutes, sont quadrillées par une douzaine de blindés, sans compter les bus jaunes, pleins d’agents de l’ordre, garés dans les coins des rues avoisinantes. Les agents, prêts à agir, n’attendent qu’un signal. «C’est la première fois que je descends sur le terrain et je ne sais pas comment je vais me comporter», me dit un jeune policier fraîchement embauché. Le regard hagard, le jeune en uniforme ajoute qu’il a été entraîné pendant un mois et qu’il est très mal dans sa peau. La police avance jusqu’à la place du Passage. Elle est dans un état second. A l’aide d’un haut parleur, on avertit les gens. Ces derniers n’ont qu’à se dépêcher pour rentrer sinon ils craignent le pire.

Des marches bloquées par les blindés
En même temps, du côté de la Bourse du travail, l’Union générale des travailleurs tunisiens (Ugtt) prépare sa manif, autorisée par le ministère de l’Intérieur, dans le couloir de l’avenue Mohamed V. Midi pile, le cortège s’organise. Plusieurs formations politiques et organisations des droits de l’homme sont dans les premiers rangs, côte-à- côte avec l’Ugtt. Ils sont grandement escortés par les services de la sécurité nationale. Impossible de déborder sur les bas-côtés ou sur les bretelles de l’avenue. La manifestation est très bien encadrée, avec des agents en civil qui prenaient en photos les manifestants. La police, ici aussi en état d’alerte, ne fait qu’attendre le signal. Quelques brebis galeuses trouvent le moyen de lancer des gros mots en direction des manifestants, qui avançaient pourtant calmement. Comme quoi, chassez le naturel, il revient au galop!


L’Ugtt exhibe ses muscles sur l’Avenue Mohamed V

Retour à l’avenue Habib Bourguiba: là, la police est déjà en action. Des tirs de gaz lacrymogène et des coups de matraque sur les manifestants. «Ils ne sont pas autorisés. La manifestation se passe uniquement à Mohamed V et si ça déborde, on va intervenir à notre manière», lance un policier, très irrité, à un manifestant d’un certain âge. L’hymne national fait bruit au cœur de Tunis.


Une manifestation bien encadrée

Midi trente, les choses se corsent. La police multiplie ses tirs de gaz et les manifestants décidés à continuer leur marche du côté du ministre de l’Intérieur.
Devant la cathédrale, des nuages de fumée. Même chose à la Porte de France. La tension monte au fil de la montée de la température. 13 heures, c’est la chasse aux manifestants. Des deux côtés, on joue au chat et à la sourie. La police prévient à l’aide de hauts parleurs et tire ses gaz. De l’autre, on crie. On appelle à une «Nouvelle révolution», «Tunisie libre, voleurs out!» et au «Peuple fidèle à l’âme des martyrs de la révolution».

Des messages forts à M. Caïd Essebsi
Sur d’autres banderoles, on lit des slogans contre le ministre de l’Intérieur, qualifié de «terroriste», le gouvernement, la cherté de la vie… Comme à l’avenue Mohamed V, à l’avenue Habib Bourguiba, les manifestants se multiplient. La police tente de les rattraper jusqu’à l’entrée des immeubles de la rue Habib Thameur. Tout le monde court, court… pour revenir quelques secondes après pour faire face aux forces de l’ordre. Ça crie partout à la «protection des principes de la révolution». Des centaines de passants se joignent aux manifestants. Dans la foulée, des vieux s’évanouissent. Des jeunes tombent par terre du côté de la station du métro. On évente ceux qui sont asphyxiés et qui perdent conscience. Les tirs continuent… On bloque les issues, les voitures sont immobilisées. Un scénario qui rappelle de mauvais souvenirs!


Les policiers courent, courent…

En même temps, Sfax, la capitale du Sud, fait sa manifestation. Gafsa aussi. Plus d’un millier de personnes se sont rassemblées appelant à la démission du Premier ministre et dénonçant le laxisme judiciaire. M. Caïd Essebsi a-t-il saisi le message lancé par le peuple avant son intervention du jeudi?
«Le bras de fer n’a fait que commencer», lâche un militant de gauche. Il ajoute: «Des décisions doivent tomber qui envoient un signal clair de rupture avec l’ancien régime, sinon bonjour la révolution II», ajoute-t-il.

Tunisie. La révolution joue les prolongations.

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