[France Sarkozyste] Livres jeunesse : que cache le chantage de Milan Presse ? | Rue89 Culture

Une mystérieuse lettre-contrat invite les auteurs et illustrateurs des publications de cette filiale de Bayard à céder certains de leurs droits sur leurs œuvres futures.

Les unes de Toupie, Toboggan, Moi je lis et Wapiti, Milan Presse, Bayard, 2011

Ils sont illustrateurs ou auteurs pour les magazines Toboggan, Toupie, Histoires pour les petits, Wapiti, J’apprends à lire, Moi je lis ou Julie. Depuis un peu plus d’un an, Milan Presse, filiale du groupe Bayard, leur demande de signer un nouveau document : une lettre-accord « encadrant » leurs conditions de travail.

« Une lettre incompréhensible », selon Clémentine, illustratrice, « du jargon juridique ». L’idée : ceux qui ne signeront pas cette lettre ne pourront pas travailler pour les diverses publications de Milan.

Céder ses droits sur ses œuvres futures

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Cette lettre a valeur de contrat. Elle définit en des termes non-négociables les modalités d’exploitation et de ré-exploitation des créations à venir.

Les auteurs sont invités à céder leurs droits sur l’exploitation numérique et internationale de leurs œuvres. Le contrat est rétroactif et rend caduc les avantages éventuels négociés sur les contrats précédents.

La lettre définit aussi les conditions de rémunération sur les œuvres futures. Or, d’après Emmanuel de Rengervé, juriste au Syndicat national des auteurs et des compositeurs (Snac), la « cession globale d’œuvres futures est prohibée en France ». Il déconseille évidemment aux auteurs et illustrateurs de la signer.

Bayard : « Il ne s’agit pas de gruger l’auteur »

Des associations comme Le Grill (qui regroupe des illustrateurs, des dessinateurs de BD et des scénaristes) ou La Charte s’indignent de ce « contrat unilatéral », contraire aux intérêts des auteurs. Leurs tentatives de négociations ont échoué. « Nous avons reçu une fin de non-recevoir », dit-on au Grill.

La direction de Bayard devrait malgré tout rencontrer les associations courant janvier.

« Nous ne sommes pas dans une philosophie de négociation, mais dans la pédagogie », prévient Florence Guemy, directrice adjointe de Bayard Presse, pour qui cette lettre-cadre répond à « un principe de réalité » :

« Si demain, nous n’avons que des droits limités sur les créations, nous n’aurons pas les moyens de les promouvoir. »

Elle ajoute :

« Il ne s’agit pas de gruger l’auteur, mais de faire en sorte qu’on puisse exporter son œuvre. »

« Tout le monde craint de se faire griller »

En attendant, la pression sur les auteurs et illustrateurs s’intensifie. Milan Presse fait mine de s’étonner de leur réticence à signer la fameuse lettre.

« Ils disent qu’on s’en fait pour pas grand-chose. Les éditeurs sont traditionnellement très paternalistes avec leurs auteurs », raconte-t-on au Grill.

« En tant que travailleurs indépendants, nous sommes souvent très isolés », poursuit Mathias Gally. Membre fondateur du Grill, il est le seul illustrateur à avoir accepté de témoigner sous son véritable nom.

« Il n’y a pas vraiment de syndicat, nous ne sommes pas organisés. »

L’association La Charte voudrait « faire entendre sa voix » et s’opposer à Bayard, mais pour témoigner, un de ses représentants préfère garder l’anonymat :

« Même pour les “négo”, c’est compliqué de mobiliser les auteurs. Tout le monde craint de se faire griller. »

« J’ai fini par signer sans comprendre »

Thomas a travaillé comme auteur il y a quatre ou cinq ans pour Milan Presse, dans les magazines Picotti, Toupi ou Toboggan. Il a reçu une première lettre il y a un an, « puis une seconde, récemment. Et aussi des coups de fils » :

« Au téléphone, ils étaient très insistants. J’ai dit que je voulais attendre parce que la lettre était en négociation, mais on m’a répondu que rien ne serait discuté et que cette lettre était à notre avantage. On m’a réexpliqué. C’était encore plus dur à comprendre qu’un contrat. Très honnêtement, j’ai fini par signer sans vraiment comprendre. »

Même si rien n’est dit clairement, la signature de ce contrat est devenue la condition sine qua non pour travailler ou continuer à travailler avec le puissant groupe Bayard.

Récemment, Milan Presse a proposé à Clémentine une collaboration régulière :

« Comme La Charte avait déconseillé de signer la lettre, j’attendais… J’ai eu un appel de la responsable juridique : elle m’a dit fermement que c’était le PDG qui trancherait, mais selon elle, la collaboration ne pourrait se faire sans signer cette lettre accord. »

Clémentine a accepté.

« Certains illustrateurs vivent grâce à Milan », commente Mathias Gally.

« Ils ne peuvent pas se permettre de perdre leur boulot, alors ils signent. »

Même si la signature de cette lettre peut faire perdre jusqu’à 50% sur certains droits relatifs à leurs publications antérieures.

« Peur de se faire bouffer par Amazon »

Derrière l’empressement soudain de l’éditeur à « harmoniser les pratiques contractuelles du groupe », se profilent d’autres enjeux.

L’accord-cadre concerne « des dispositifs pour les ré-exploitations à l’international et sur le numérique », résume Florence Guemy.

« Nous n’avons pas les revenus publicitaires des autres magazines. Milan Presse a eu un plan social il y a trois ans. Ce qu’on veut, c’est que les entreprises créent et qu’elles aient des positions de création les plus larges possibles. »

A l’heure où personne ne peut prédire à quoi ressemblera le marché du livre dans dix ans, et où le précédent de l’industrie musicale hante tous les esprits, l’édition redoute la crise.

Les éditeurs paniquent et appliquent un principe de précaution : pour protéger leurs arrières, ils tentent d’étendre leurs droits, même dans des branches où ils ne prétendent pas encore développer d’activité, comme le numérique.

« L’écrivain au cœur du numérique » : débat organisé à la Scam, le 17 janvier 2011

 

Le marché du livre numérique a explosé aux Etats-Unis, et en France. A La Charte, on commente :

« Les éditeurs se crispent. Ils ont peur de se faire bouffer par les Amazon, Apple et autres. Ils essaient de se protéger et cela se fait au détriment des auteurs. »

Auteurs et illustrateurs jeunesse, dans la précarité

Pour Mathias Gally, cela s’ajoute à la dégradation des conditions de travail des illustrateurs et auteurs jeunesse, qu’il observe depuis des années :

« La rémunération n’a quasi pas évolué depuis vingt ans. Nous sommes beaucoup sur le marché, ce qui est bien pour la variété, mais ce qui fait aussi de nous de la matière interchangeable.

Aujourd’hui, beaucoup d’illustrateurs font ça à côté de leur travail et acceptent de le faire gratuitement. »

« Tu as intérêt à être vraiment prolifique, pour en vivre », observe Céline, auteure jeunesse affiliée à La Charte. La presse jeunesse paie mal et « aujourd’hui, tu touches 6% en tant qu’auteur d’un livre jeunesse ».

Autrement dit, sur un album illustré de 15 euros, moins la TVA, l’auteur et l’illustrateur perçoivent chacun 42 centimes par exemplaire vendu.

Sur « la nécessité réelle d’avoir un éditeur »

« La lettre-accord de Milan n’est qu’un témoignage du rapport de force biaisé entre auteur et éditeur », estime Céline.

« Beaucoup d’auteurs souffrent de ce rapport de force odieux et finissent par s’interroger sur la nécessité réelle d’avoir un éditeur », conclut-elle, à l’heure où l’iStore d’Apple recense ses premiers succès en matière d’eBooks jeunesse.

« Bientôt le papier ne sera plus qu’un avatar du livre, dont la forme numérique sera la matrice », prédisait l’écrivain Paul Fournel, dans une assemblée générale qui rassemblait différents auteurs, en janvier, autour de la question de l’édition numérique.

Dans une tribune du Monde, cinq écrivains ont dénoncé la manière dont les éditeurs tentaient de calquer les droits numériques sur les droits des éditions papiers et ont apostrophé leurs éditeurs :

« Tu me proposes ces 10% de droits sur mon livre numérisé. Tu es pourtant libéré des coûts de manutention, de stockage et d’impression, et il te restera 90%, puisque tu vends ce “livre” au même prix sur le Web qu’en librairie (cette aberration commerciale épargne sans doute pour un temps les libraires et tant mieux).

Certes, avec ces 90%, tu vas tout de même devoir assurer quelques coûts. Tu transformes l’ouvrage en un format “eBook” et tu “sécurises les données” (on me dit que ces coûts réels sont dérisoires, détrompe-moi). »

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